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Vampire: La Mascarade [Nouvelle – Deuxième partie]

11 août 2009

Hi friends!

Tout d’abord, je tenais à remercier tous les lecteurs de l’Ornemaniste des cauchemars. Vos appréciations, vos encouragements et vos commentaires m’ont fait sincèrement chaud au cœur. Vous avez donc bel et bien mérité la seconde partie de cette nouvelle (plus longue que la précédente, vous êtes prévenus) qui saura, je l’espère, autant vous plaire.

Bonne lecture à tous,

Lumi’

Ps: Au vu d’une remarque récurrente, je me permet de vous rappeler que dans l’univers de Vampire, lesdits vampires n’existent pas pour les humains.

***

L’Ornemaniste des cauchemars

Deuxième partie

rose-et-piano-2

Emeline cligna des yeux. Difficilement, ses paupières alourdies s’ouvrirent face à l’agression des rayons du soleil filtrant à travers la vitre encrassée. Elle se redressa sur sa couche…trop rapidement. Le léger vertige qui la saisit lui rappela combien la nuit avait été courte.
Gaspard était un brave homme. Il lui avait aménagé un petit espace pour dormir coincé entre une chaise à bascule et une vieille horloge dont les aiguilles ne tournaient plus. Dans une pièce aussi grande qu’une chambre s’entassait un capharnaüm d’objets et de meubles, de la gigantesque armoire en chêne massif à la boîte à musique.
Somme toute, un endroit à première vue oppressant et invivable. Mais pas aux yeux d’Emeline qui avait découvert, disséminées, quelque pièces des plus insolites telles un radiateur à hélices ou une poupée à tête de chat, percée d’engrenages.
Cependant, à la fascination de cet univers étrangement attachant avait succédé de nombreuses résurgences. Durant toute une partie de la nuit, la jeune fille était restée les yeux grands ouverts à fixer la moindre craquelure d’une zébrure au plafond. Puis, quant à le sommeil avait fini par prendre le pas sur son épuisement, l’éveil angoissé s’était mué en cauchemars.

Emeline passa une main fébrile dans ses longs cheveux noirs. Aristide, Marie, Elisabeth et tant d’autres… Elle les avait tous aimé au cœur de ce cocon de dentelle et d’opulence. La gangrène s’y était attaqué de l’intérieur, les entraînant vers la mort et la pourriture, comme on délaisse une rose coupée dans une mare d’eau croupie.
Elle sauta à pieds joints sur les planches inégales du sol. S’emparant de sa robe posée sur une chaise, elle l’enfila à la hâte. Son hôte n’était pas chez lui, probablement à son atelier. Plus tard, elle le remercierait pour sa gentillesse. En attendant, elle devait partir.
Prenant au passage sa pèlerine, elle quitta les lieux. Dehors, le soleil était haut dans le ciel, comme une fin de matinée. Se faufilant entre deux artères, elle rejoignit rapidement la rue passante. Il ne lui fallu que quelques pas pour sentir les regards se poser sur elle. Un simple coup d’œil lui suffit pour y lire le mépris et l’hostilité. Détournant ses yeux des leurs, elle accéléra. Même avec une robe sale, des cheveux défaits et une laine de mauvaise qualité, son appartenance à la bourgeoisie était indéniable. Elle n’était pourtant pas de ces femmes de grands patrons qui riaient des misérables sur le dos desquels leurs maris se remplissaient les poches.
Elle n’était, en cet instant, qu’une jeune fille frappée d’un malheur semblable au leur.
Mais eux ne le savaient pas.
_ Hé la rupine, tu t’es perdue?
Emeline s’arrêta, le cœur au bord des lèvres. Face à elle se profilait un cul-de-sac chargé d’immondices. Elle se retourna lentement pour faire face à deux types vêtus de nippes. Ils s’avançaient vers elle, la dévisageant avec convoitise. A la vue de leur teint fiévreux et de leur visage couvert de tâches, la jeune fille déglutit. Ils étaient malades depuis peu mais sans doute encore assez forts pour représenter un danger réel.
_ Réponds quand j’te cause! J’tai posé une question!
_ Ça va, Jules…
L’autre homme, plus calme en apparence, posa une main sur l’épaule de son compagnon.
_ On a les moyens d’la faire chanter, d’toute façon! Souiller la pucelle d’un d’ces bourgeois d’mes deux sera une belle vengeance avant la mort, qu’est-ce t’en dis?
_ Ouais…
Des rires gras signèrent l’entente des deux hommes. Emeline laissa son regard couler vers la sortie de la ruelle. Certes, ils en bloquaient une partie mais elle pouvait sans doute compter sur leurs quelque secondes d’inattention passagère.
S’élançant vers la lumière et sa liberté, elle reçu un violent coup à la mâchoire qui la propulsa à terre.
_ Non mais tu croyais quoi? Tu nous a pris pour des couillons?
Menaçant, le dénommé Jules s’approchait d’elle en retroussant ses manches. Le foudroyant du regard, la jeune fille avait troqué sa peur contre une colère sourde. S’essuyant rageusement le sang coulant de sa lèvre blessée, elle tenta, tant bien que mal, de se relever.
_ Ça, on va t’le faire regretter, la rupine, lâcha-t-il, les dents serrées. T’aurais pas du t’aventurer jusqu’ici et, crois-moi, tu vas t’en souv’nir!
Le trio sursauta brusquement. La détonation d’un coup de feu venait de retentir, se répercutant contre les murs.
_ Fais un pas de plus en sa direction et c’est ce qui te sert de cerveau qui va se souvenir du passage de ma balle!
L’espoir et la surprise plein les yeux, Emeline se focalisa sur l’être à qui appartenait cette voix féminine claire et forte. Vêtue d’une élégante robe rouge à la grâce rehaussée d’un châle en soie, elle arborait un visage délicat dont certains traits, plus durs, marquaient une personnalité bien affirmée.
Gardant son pistolet braqué sur eux, elle fixait les malfrats avec une férocité menaçante.
_ T’as entendu, Jules? La blondinette risque d’te plomber la cervelle!
Ne se sentant pas vraiment menacé, le deuxième homme se tenait à l’écart. Son soulagement fut de courte durée quand il vit l’ombre d’une silhouette imposante se profiler derrière la jeune femme. Celle-ci esquissa un large sourire mauvais.
_ Ne t’en fais pas, mon chéri. Tu auras de quoi t’occuper pendant que je me chargerai du sort de « ton » Jules!
Les deux compagnons marquèrent un temps d’hésitation. Plutôt que d’opter pour un agissement plus rationnel, ils brisèrent le silence en cœur.
_ Y’m’fait pas peur ton garde! On va vous matter!
_ Une catin venue pour nous aguicher, voilà c’qu’elle est! Cette tenue est trop chère pour toi, j’m’en doutais!
Rajustant une mèche de cheveux blonds derrière son oreille gauche, la concernée rit aux éclats et tira au niveau de l’entrejambe de Jules. Celui-ci hurla en trépignant quand son sang et des bouts de chair éclaboussèrent le pavé. Crispé d’horreur, son acolyte le fixa sans bouger, pâle comme un linge.
Adossée contre un mur, Emeline suivait la scène comme une spectatrice détachée et captivée. L’autre jeune femme se tourna tranquillement vers son complice.
_ Tu vois, Jean, ils ne savent pas faire la différence entre une gourgandine et une artiste. Charges-t’en donc, ils commencent à m’écoeurer. Toi, mon chéri, tu ne bouges pas ou je te change aussi en jouvencelle. C’est bien, Jules, gardes la tête penchée, ça t’évitera de la perdre.
Le colosse sortit de l’ombre et s’approcha des brigands. Sitôt, la mine des deux compères acheva de se décomposer. Même vêtu comme un paysan, le dénommé Jean en imposait tant par sa taille que par son regard clair et implacable qui aurait transformé le plus coriace des malfrats en demoiselle apeurée.
_ Jules, viens, on s’tire…
Près à défaillir de douleur et furieux, celui-ci retenait, courbé, ce qu’il restait de ses organes génitaux. Juste avant de partir, tiré par son compagnon
il se tourna pourtant vers Emeline et cracha à ses pieds.
_ T’auras pas toujours cette chance…p’tite catin! Tu crev’ras…comme nous aut’…
Le claquement de leurs pas diminua jusqu’à disparaître. La jeune fille observait ses sauveurs avec une admiration mêlée d’anxiété. La tireuse fut la première à s’approcher. Tout en elle respirait l’élégance, jusqu’à sa démarche.
_ Ça va aller, maintenant. Vous n’avez plus de raison de vous inquiéter.
Elle rangea son pistolet. Plus détendue, Emeline lui souriait, désormais. Ce n’était pas un sourire chaleureux, ni même aimant. C’était un sourire figé. Pour la deuxième fois en quelques heures, une main lui fut tendue.
_ Je m’appelle Alice Rambin. Mais je suis plus connue sous le nom de Madeline, sur scène.
_ Emeline de Chassat, merci pour tout, glissa, dans un souffle, son interlocutrice. Vous ne me demandez pas ce que je fais seule, dans un endroit pareil pour une demoiselle de ma condi…
_…Non! Mais cet élément me prouve que vous tombez à point nommé!
Les yeux d’Alice brillaient. Elle se tourna, laissant son interlocutrice perplexe. Son imposant complice venait de les rejoindre.
_ Oh, et je n’ai plus besoin de vous présenter Jean! Si vous souhaitez lui parler, attendez-vous à ce qu’il vous réponde…différemment. Il est muet…mais c’est un brave homme!
Contre toute attente, ce dernier se fendit d’une profonde révérence, ponctuée d’un sourire. Agréablement surprise, Emeline se fendit d’une courbette, en retour.
_ C’est mon garde du corps personnel. Il me suit du théâtre jusqu’en ville, sauf quand j’ai envie d’être seule.
_ Vous êtes comédienne!
Alice éclata d’un rire cristallin.
_Mon dieu, non, heureusement! Je donne des concerts au Théâtre des Douze Lanternes, vous connaissez?
_ Non mais j’aimerai le découvrir…
_Ah, de la curiosité, j’aime ça! Et bien, si vous le désirez, je vous y emmène de suite!
Satisfaite, elle commença à repartir, secondée par le colosse. Emeline les rattrapa.
_ Attendez! Vous ne m’avez pas dit en quoi je peux vous être utile.
Alice s’arrêta, posant un index sur ses lèvres.
_ Mmh…Et bien, avec un nom pareil, vous avez du apprendre à jouer du piano, Emi’.
_ Oui, un peu mais…
_ Ah et bien, c’est parfait. Ne discutez pas!
L’intérieur de la diligence était fermé par d’épais rideaux. Un parfum fruité flottait dans l’air, imprégnant les banquettes jusqu’aux élégantes bordures tapissées contournant les fenêtres. Face à Emeline, Alice se tenait aux côtés de Jean. La tête de ce dernier touchait le plafond mais il ne semblait pas y prêter attention. Vêtue de sa robe blanche boueuse, la jeune fille se sentait ridicule et lamentable face à cette femme si épanouie. Relevant la gêne, elle lui adressa un sourire chaleureux.
Le véhicule s’arrêta à hauteur d’un bâtiment imposant et somptueux de quatre étages. En descendant, Emeline remarqua, en premier lieu, les deux atlantes qui soutenaient l’élégante corniche du premier niveau. La façade était ornée de mascarons reliés entre eux par des guirlandes végétales, reprenant les thèmes de la comédie et de la tragédie lyrique. C’est en projetant son regard au-delà de la beauté visible que la jeune fille découvrit l’ombre au tableau.  Des carreaux de vitres brisées rythmaient, ça et là, l’esthétique souillée du bâtiment. Par terre, des indigents mendiaient.  Ces raison étaient certainement suffisantes pour que les passants ne s’arrêtent plus consulter les affiches. Mais une chose était certaine, l’entretien avait été délaissé depuis quelque mois déjà.
_ Si mademoiselle De Chassat veut bien s’avancer…
Alice l’attendait à l’entrée, retenant la grande porte principale en bois sculpté. Emeline se retourna. Jean restait immobile, face à la portière de la diligence. Il ne s’avancerait pas davantage.
Les deux jeunes filles traversèrent le somptueux hall aux hautes colonnes cannelées et passèrent par une petite porte dérobée. Emeline suivait son hôtesse sans broncher, avec une absolue confiance. A la sortie d’un long couloir, elles débouchèrent dans une pièce décorée d’une multitude de costumes et de vêtements divers. Alice se dirigea directement vers une penderie, hésita un court instant et tira une élégante robe d’un vert tendre pour la lui présenter, accompagnée de mocassins assortis.
_ Tenez, enfilez cela, ça flattera votre teint. Mais faites un brin de toilette auparavant. Là, vous avez un lavabo dans le renfoncement. Mon maître est très regardant sur la propreté et le costume, lança-t-elle par-dessus son épaule avant de regagner la porte. Quand vous aurez terminé, rejoignez-nous dans la grande salle.
A nouveau seule, Emeline fit le tour de la remise. Une fine couche de poussière avait commencé à se déposer sur les étoffes. Nombre de ces vêtements avaient du coûter des centaines et des milliers de francs. Quel gâchis.
Dévêtue, la jeune fille gagna le lavabo et nettoya son corps de la meilleure façon qu’elle pouvait. Puis, elle fit glisser sur sa peau nue et blanche le satin vert de la robe avant d’en serrer le corsage. Ses chaussures enfilées aux pieds, elle arrangea une dernière fois ses longs cheveux noirs ondulés et sortit.
Le Théâtre des Douze Lanternes était d’un néo-classicisme florissant, des balustres jusqu’aux grandes colonnes corinthiennes dorées à l’or fin. Au-delà des figures de putti sculptées, un grand plafond en trompe-l’œil représentait le panthéon des dieux de la Grèce Antique entouré de scènes reprenant les mésaventures des plus grands héros. Sur la grande estrade que les lourds rideaux rouge révélaient, Alice attendait aux côtés d’un homme. Passant entre les rangées de sièges, Emeline les rejoignit.
Son regard restait fixé sur l’inconnu. Il s’agissait d’un jeune homme d’un vingtaine d’années qu’on aurait pu juger moins âgé encore. Son pourpoint et sa chemise de soie offraient un charmant dégradé de pourpre et de brun, rehaussé par un chapeau aux bords courbes que portaient les nouveaux gentilshommes. En réalité, il était à lui seul l’incarnation parfaite du dandy à la mode. Il se tenait là, immobile, les mains croisées derrière son dos. Pas un seul de ses cheveux châtains impeccablement attachés en catogan ne semblait libre. Ses yeux, d’un vert vif, restaient absents, comme si il ignorait tout de l’intensité avec laquelle il était observé.
_Vous revoilà. J’ai eu raison d’écouter mon bon goût! Cette robe épouse vos formes et vous rend plus femme. Vous êtes magnifique.
Emeline s’extirpa de sa contemplation et rougit de honte. Alice lui souriait. Elle avait mis, en premier, fin à ce silence pesant. Intérieurement, sa compagne la bénissait.
_ Merci…
Alors qu’elle montait les marches pour les rejoindre, le jeune homme se dérida enfin.
_En effet, Alice. Il est plaisant de pouvoir vous faire confiance. Voici donc cette demoiselle De Chassat dont vous me parliez, ajouta-t-il en se tournant vers Emeline. Enchanté, Joseph d’Halicastre, pour vous servir…
Ses dernières paroles, pures salutations formelles, étaient un murmure au timbre délicieusement grave, une mélodie de velours coulant sur l’invisible.
_ Je suis heureux qu’Alice ait enfin trouvé quelqu’un pour accompagner sa voix au piano.
_Pardon?
Emeline plissa les lèvres, comme pour contenir poliment une certaine nervosité. Elle se tourna vers Alice qui lui souriait encore.
_ Oui, j’en suis tout autant heureuse, maître.
_ Mais je…
_ Un doute, mademoiselle De Chassat?
La question était posée simplement mais le ton employé indiquait un certain agacement. Son regard planté dans le sien, il la sondait, insistance qu’elle rejeta avec affront. Les bras croisés, Alice observait la scène, inquiète. Joseph eut un rictus et devança sa réponse.
_ Le meilleur moyen de savoir ce que vous valez est de vous écouter jouer.
D’un geste élégant, il désigna un grand piano à queue situé non loin derrière. Le cœur battant, Emeline alla y prendre place. Le jeune homme se passa un index songeur sur son menton imberbe.
_ Alors, voyons voir…Nous commencerons par la sonate pour piano numéro onze en La Majeur Alla Turca: II, Menuetto. Puis, nous enchaînerons avec « La reine de la Nuit ».
Une lueur d’excitation parcouru les yeux d’Alice.
_ Fantastique! Mais la partition de la sonate est extrêmement complexe!
_ Peu importe, j’ai besoin d’être sûr. On vous a appris Mozart, n’est-ce pas? Lança-t-il à Emeline.
_ Oui et je ferai de mon mieux.
_ C’est cela, surprenez-moi, mon enfant. Je veux que la beauté de vos notes me transporte. Montrez-moi que vous êtes digne de seconder Alice.
Seconder Alice. Elle ne l’avait jamais demandé. Enfin, elle l’avait sauvée, après tout. Elle lui devait bien ça. Ses doigts coururent sur les touches en les frôlant. Sur scène, un silence pesant s’était instauré. Une première note  y mit fin, succédée par une autre pour donner naissance à une mélodie rapide d’une intensité peu commune. Lentement, le visage grave de Joseph se détendit. Certes, on était loin de la perfection mais le thème était là, délicat et magnifique. Poussant un soupir d’aise, il attendit la fin de la sonate pour indiquer à Alice de rejoindre sa compagne. Quand sa voix claire et forte de soprano s’éleva pour lancer « La Reine de la Nuit », l’enchaînement se déroula presque sans encombres. Manquait un véritable orchestre, mais l’exercice avait un but calculé. Musique et chant mêlés continuèrent leur ascension encore cinq minutes durant jusqu’à que la voix s’arrête brutalement.
Perturbée, Emeline releva les yeux. Joseph gardait la paume de sa main droite ouverte, tournée vers elles. La mélodie mourut dans un affreux concert de fausses notes. Le musicien grinça des dents. Un nouveau soupir, presque semblable à une plainte, franchi ses lèvres. Emeline releva les yeux vers Alice, gardant la tête baissée comme une enfant punie.
_ Je suis désolée, murmura-t-elle d’une voix douce.
_ Non, ça ira, trancha Joseph. C’était d’une grande médiocrité, certes, mais d’une médiocrité intéressante.
Alice se tourna finalement vers elle pour lui adresser un clin d’œil ponctué par un hochement de tête rassurant. Le trio resta encore de longs moments à converser entre deux essais musicaux. Emeline offrait davantage d’entrain, à la plus grande joie d’Alice. Mais son regard restait, la plupart du temps, fixé sur Joseph. Sa mine soucieuse trahissait sans doute un agacement du à sa présence, à moins que ce ne soit des ennuis plus importants. Elle allait prendre congé poliment quand le battant d’une porte donnant sur un couloir s’ouvrit sur un homme portant un long costume en queue de pie. Sur le tissu perlaient l’innombrables gouttelettes. Il devait certainement pleuvoir au-dehors. Passant entre les rangées de sièges, il se pressa de rejoindre le niveau de la fosse des musiciens. Il ne monterait pas sur scène. Joseph se tenait debout et tendu face à lui, le dominant de toute sa hauteur.
_ Monsieur, les meurtres ont recommencé! Cette fois-ci, c’est un petit garçon.
Le jeune homme emprisonna le haut de son nez entre le pouce et l’index.
_ Même état que les autres? Demanda-t-il d’une voix ferme.
Le regard de l’interrogé glissa vers les deux femmes qu’il observa tout en énonçant les détails.
_ Oui mais le cadavre ne comporte aucune finition. On l’a retrouvé près d’un égout, les viscères exposées, déjà dévorées par les chiens errants.
Sentant une tension envahir son maître, Alice s’approcha doucement de lui. Emeline était, quant à elle, concentrée sur autre chose. Contre l’encadrement de la porte se tenait une silhouette féminine. Elle restait là, immobile, ne souhaitant visiblement pas se joindre à la conversation.
_ Un égout! Monsieur Gisquet a dépêché ses brigadiers, n’est-ce pas?
_ Bien sûr. Cette affaire ne sera pas laissée dans l’ombre, surtout si elle s’étend.
_ Laissez-moi…
Alice avança sa main en direction de son épaule pour la retirer immédiatement.
_ … Tous!
La voix tonnante du jeune homme fit sursauter Emeline qui fut entraînée par le coude. Elle eut à peine le temps de regarder en passant le visage de la discrète aux magnifiques cheveux noirs. Les yeux bleu vifs de cette dernière croisèrent les siens et s’immiscèrent dans ses pensées pour mieux lui glacer le sang. Quand son malaise disparu, elle était déjà au bout du couloir. Alice l’emmena jusqu’au dehors de la bâtisse et l’arrêta sous le porche. Une pluie drue tombait du ciel crépusculaire.
_ Je suis restée auprès de vous tout ce temps, murmura Emeline incrédule. Dans mon esprit, une seule heure s’était écoulée…
_ Oui, navrée pour ce départ brutal.
La jeune fille se tourna pour lui faire face. Un doux sourire étirait ses lèvres pâles.
_ Non, c’est moi qui m’excuse…et vous remercie. Cette journée me fut très agréable. J’ai aimé faire votre connaissance ainsi que celle de votre maître. J’aurai…simplement du partir avant l’annonce de la nouvelle. Cela m’aurai laissé le temps de vous rendre la robe.
Alice leva les yeux au ciel et secoua la tête.
_ Allons, Emi’, ne soyez pas si distante. Si je vous l’ai faite porter, c’est pour qu’elle vous appartienne! Quant aux meurtres, c’est plutôt fréquent par ici, qui plus est par les temps qui courent. Mais mon maître sait que ce genre de crimes-là n’ont rien de « normal ».
Elle hésita puis éclata de rire.
_ Mais je vous embête! Rentrez chez vous, votre famille doit être inquiète. Jean vous attend à l’intérieur de la turgotine. Oh…et vous reviendrez! Mon maître y tient.
Emeline sourit simplement.
_ Je n’y manquerai pas, Alice. Au revoir.
Elle eu l’idée de la rattraper mais la jeune fille avait déjà gagné la voiture.
_ Où doit-on vous arrêter? Lui lança-t-elle
_ A la douzième lanterne de la Goutte d’Or. Le cocher saura quand je dois descendre.
_ Quoi? Mais ce n’est pas votre…
La diligence se remit en marche, condamnant les derniers mots d’Alice à l’oubli. Voyageant à l’abri, Emeline ne semblait pas inquiète pour sa sécurité. Elle paraissait même d’une insouciante indolence. Jean cessa de l’observer. Il pouvait se tromper. Au sourire qu’elle lui rendit, il s’étonna cependant. Le visage qu’elle lui offrait était à l’exacte opposée de celui qu’il avait découvert quelques heures auparavant. Les yeux rivés sur les vitres du véhicule, elle fini par reconnaître cette rue qui lui était récemment familière. A terre, un homme au costume rapiécé et à la mine soucieuse conversait avec un inconnu. Un toque ment ferme fit arrêter la diligence. Emeline prit rapidement congé de Jean tout en le remerciant et bondit hors de la voiture.
_ Gaspard!
L’interpellé fit volte face, désagréablement surprit d’entendre son nom prononcé par une voix si aiguë, féminine et…jeune? Il se détourna, les yeux exorbités.
_ Emeline…
_ Quoi Em’line? On parlait de mandats et vous…
_ …Monsieur Bartier, commença-t-il, cordial. Vous avez été adorable de venir jusqu’à moi pour me remettre cet infâme torchon. Cette encre d’impression est si belle que c’est un affront de leur part d’avoir dépensé autant pour nous cracher ainsi au visage! Vous me serez toujours précieux grâce à ces clous que vous me ramenez de la manufacture, à vos risques et périls, seulement…là, j’ai un autre problème!
L’ouvrier s’éloigna en lui jetant un regard noir. Emeline s’avança et ouvrit la bouche pour parler. Ses mois moururent au fond de sa gorge. Gaspard la dévisageait de ses grands yeux noirs furieux. Son expression était terrifiante. Elle recula d’un pas.
_ Pourquoi es-tu revenue? Et dans cette…tenue? murmura-t-il d’une voix grave et menaçante d‘où perçait ce même accent caractéristique de la veille.
Sans attendre de réponse, il lui saisit le bras et l’attira à lui.
_ Sais-tu seulement ce qu’il se passe ici, petite sotte?
_ Je n’ai nulle part où aller, je vous rappelle! C’est une amie qui m’a abritée dans un théâtre, aujourd’hui.
_ Un théâtre? Oh…laisses-moi deviner lequel. Les Douze Lanternes, c’est ça? Ils auraient du te garder, quoique…tu n’aurais peut être pas été autant en sécurité, finalement. Quand un nouveau mal arrive et se nourrit du pus coulant à foison de la plaie béante, il s’immisce partout, partout! Il ronge les murs, dévore le bois, le fer, les machines et le tissus pour mieux frapper! Tous sont maudits, des culs-terreux jusqu’aux industriels qui les pompent, comme ça, toujours, sans relâche!
Il éclata d’un rire nerveux mais elle poursuivit, décidant de faire front.
_ Oui, les nouveaux meurtres. C’est au théâtre que j’en ai été informée.
Elle tremblait comme une feuille sous ses doigts, malgré son assurance. Ses traits se détendirent et il la relâcha.
_ Les meurtres sont une chaîne, un mécanisme. L’épidémie en est l’huile de graissage. Et voici la roue manquante…
Doucement, il tira d’une de ses poches un papier qu’il déplia et lui tendit. La jeune fille en parcouru rapidement le contenu. Son visage se rembrunit.
_ Un mandat d’expulsion rédigé par notre cher et adoré Préfet de la Seine lui-même, surenchérit Gaspard.
Emeline relu une seconde fois le mandat en fulminant. Il était bel et bien signé au nom de Claude Berthelot, comte de Rambuteau.
_ Mais c’est odieux! Ils ne peut pas faire ça alors que des gens meurent par centaines!
_ Heureux que ta fougue de jeune privilégiée se réveille à l’intention des indigents.
_ La maladie touche toutes les catégories de personnes, lâcha-t-elle en plissant les yeux. Si nous avions été autant écartés du malheur, je ne serai pas ici…
Gaspard passa une main sur sa barbiche.
_ Juste. Mais si cela peut te rassurer, La Goutte d’Or n’est pas le seul quartier en sursis…
Un court silence s’instaura entre eux. Emeline le trancha en un murmure, le regard perdu dans le vague.
_ Qu’allez-vous faire pour l’atelier…et votre maison?
Gaspard gloussa et rajusta d’un geste précis son haut-de-forme.
_ Quelle question! Je les garde! Crois-tu que tout le monde ici obéis toujours sagement à ce genre de directives radicales, mademoiselle-la-petite-bourgeoise-lucide?
_ Inutile de me qualifier comme tel, je ne fais plus partie de leur monde.
_ Admettons, admettons, murmura Gaspard, un large sourire aux lèvres. Avec ta robe misérable et ton physique à faire pâlir d’effroi un unijambiste bossu avec un bec-de-lièvre, tu te fonds à merveille parmi notre population.
Il vit, amusé, la jeune fille irritée se camper face à lui.
_ Parce que vous passez inaperçu, vous peut être?
_ Je proteste! Moi, je mène une activité publique et unique en son genre! Et puis…j’ai mes deux jambes!
Emeline eut l’ombre d’un sourire.
_ Et bien dans ce cas, si demain je ne suis pas morte dans la nuit de fièvres ou lacérations, je veux bien découvrir votre atelier… A condition qu’il soit encore là, bien sûr.

…à suivre.

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2009 18 h 33 min

    Coucou Choupette!

    Depuis le temps que je devais lire la suite de ta nouvelle!! Je m’excuse d’avoir tant tardé, parce-que franchement….
    eh bien, cela m’a encore entrainée!
    J’ai beaucoup aimé, je trouve que tu développe un style de plus en plus fluide.
    Quand à la présence des vampires que certains qualifient « d’inexistante », bien sûr que si on la sent, mais on ne saurait dire qui est vampire et qui ne l’est pas, et c’est sûrement là ou tu vas tous nous surprendre!
    Continue donc dans cette entreprise qui te ménèra loin j’en suis sûre, un jour vous serez un grand auteur d’Heroic Fantasy ma chère et très aimée Lumillule!

    Merci pour ce beau récit et la suite que diable, la suite!

    Bisous

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