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La société courtoise des troubadours (Le cas de Bernard de Ventadour)

5 mai 2011

Enluminure du Codex Manesse, Zurich, vers 1300.

Salutations à tous !

Aujourd’hui, j’aimerai évoquer un thème qui nourrit grandement mon inspiration et qui fut un de mes sujets d’étude durant ma maîtrise. Il s’agit de l’Art d’aimer au Moyen-Age, dit Amour Courtois ou encore fin’amor (de son ancien nom). Et pour illustrer mon propos, je m’appuierai cette fois-ci sur l’exemple d’un célèbre troubadour qui a marqué l’Histoire. La fin’amor va se développer tout au long des XIIe et XIIIe siècles. Pendant la longue reconquête du pouvoir par les Capétiens, les seigneurs vont régner sur leur fief. Souvent considérée par l’Eglise comme inférieure et gouvernée par le sexe, la femme n’a droit qu’à peu d’égard. Associée à la chair et au péché, elle est la descendante d’Eve, responsable de l’expulsion du Paradis terrestre. Mais le XIIe siècle voit l’essor d’un culte de plus en plus fervent pour la Vierge Marie, favorisant vraisemblablement l’évolution du statut féminin. Les lois sociales accordent toute liberté sexuelle au mari et punissent sévèrement les épouses infidèles. Malgré tout, la femme va peu à peu accroître son influence, géran le fief quand le seigneur est en croisade, exerçant son influence sur la jeunesse peuplant le château. Sévèrement gardées et n’existant pas socialement, les jeunes filles ne constituent pas une cible pour les amants. Ces derniers s’intéressent aux dames d’un rang social plus élevé, les épouses de seigneurs.

La loi du secret est une composante de la fin’amor. Avec un certain penchant pour l’adultère, la société courtoise joue avec le feu et offre une revanche sur les contraintes matrimoniales, permettant une transgression de l’ordre établi. La fin’amor peut être compris comme une relation amoureuse fine, c’est-à-dire subtile et noble, mais aussi comme la fin d’un travail sur soi réalisé par l’amant. Imitant les gestes du dévouement vassalique, il accorde la protection de la dame à son prétendant sous les formes de l’inspiration poétique et de la recherche de la perfection morale. L’amante possédant une position sociale plus élevée que son soupirant, elle est son suzerain, souvent nommée dans les chansons par un pseudonyme masculin dans un souci de discrétion. Ainsi, l’amour courtois demeure toujours un divertissement secret, reposant sur le libre don de soi à l’autre. Cependant, pour le troubadour, avoir entre ses bras la dame de ses rêves se révèle souvent impossible ou hasardeux. L’un d’eux y parvient malgré tout, un certain Bernard de Ventadour.

Il est important de faire la différence entre troubadours et trouvères. Les premiers, parlant la langue d’oc, se sont illustrés dès la fin du XIe siècle dans le midi de la France. Ce n’est que dans la seconde partie du XIIe siècle que l’expression lyrique courtoise gagne le nord de  la france et se répand dans l’Europe entière par intermédiaire des trouvères de langue d’oïl qui instaureront la Chanson de Geste (davantage versée dans la gloire des combats que dans l’hommage à la Dame). Les troubadours occitants des XIIe et XIIIe siècles proposent une poésie dans laquelle ils inventent un amour pur et parfait, la fin’amor. Quatre cent soixante troubadours ont été recensés entre 1120 et 1250. Roi, nobles, membres de l’institution chrétienne, de la bourgeoisie urbaine ou de condition plus modeste, leurs origines sociales diffèrent. Bien ancré dans notre imaginaire, le mot troubadour est souvent utilisé, à tort, hors de son contexte historique, littéraire et social. L’image que l’on se fait aujourd’hui du troubadour correspond mieux à celle du jongleur, artiste itinérant allant de châteaux en châteaux. Au Moyen-Age, le troubadour est celui qui « trouve », qui crée, un poète et non un saltimbanque. Le plus ancien troubadour connu est le grand-père d’Aliénor d’Aquitaine, Guillaume IX de Poitier (1071-1127). Il propose des chansons grivoises qui lui vaudront son excommunication. On retrouve également le poète « écorché-vif » Marcabrun ou l’emblématique Jaufré Rudel. Il y eut aussi quelques femmes que l’on nommait trobairitz parmi lesquelles Azalaïs d’Altier et Almucs de Castelnou. La connaissance que nous avons de la vie de ces artistes s’est faite grâce aux Vidas, petits récits anecdotiques que les jongleurs présentaient avant l’arrivée du poète.

Guillaume IX de Poitiers

Mais revenons-en à un autre troubadour des plus célèbres. Bernard de Ventadour, en ancien occitan Bernat de Ventadorn, est né en 1125 à Ventadour en Corrèze. Sa vie romancée est tirée de vidas, écrites un-demi siècle plus tard par Uc de Saint-Circ. Bien qu’il soit dit fils d’un homme d’arme et d’une boulangère du château, la lecture de la Satire de Peire d’Alvernhe laisse entendre qu’il aurait été le bâtard du grand seigneur Elbes II de Ventadour ou de Guillaume IX d’Aquitaine lui-même. Quoiqu’il en soit, il devint le  disciple du seigneur et vicomte de Ventadour, surnommé Lo Cantador, qui l’initia à l’art de la composition lyrique dite trobar. Fort de cet enseignement, il composa ses premiers chants pour l’épouse du fils d’Elbes II qu’il parvint à connaître charnellement avant d’être chassé de Ventadour. Il suivit alors la Cour d’Aliénor d’Aquitaine jusqu’en Angleterre, puis passa au service de Raymond V de Toulouse avant de finir sa vie à l’abbaye de Dalon. Son œuvre est composée de chansons –cansons– riches et nourries de sentiments personnels. Il est considéré comme l’un des meilleurs troubadours et poètes occitans de son temps.

J’ai une telle joie au coeur,
elle me dénature tout.
Fleur blanche, incarnat ou pâle,
me semble froidure.
Avec vent et pluie m’appelle l’aventure,
et s’élève mon chant,
et s’accroit mon mérite.
J’ai tant d’amour au coeur,
de joie et de douceur, 
que l’hiver m’est fleur,
et la neige, verdure.

-Bernart de Ventadorn-

Entre 1208 et 1249, la Croisade contre les Albigeois va mettre fin à la liberté et à la légèreté que la civilisation occitane s’était acquise, l’Eglise et la féodalité française mettant un terme à l’âge d’or des troubadours.

Bernard de Ventadour

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2 commentaires leave one →
  1. 9 mai 2011 18 h 55 min

    Un article très intéressant, documenté, un plaisir de te relire choupette!
    Vive l’Histoire de l’Art, vive notre discipline!

  2. Kalsha permalink
    10 août 2011 8 h 55 min

    Je fus un de ces visiteurs dans le secret qui eut la chance de faire partie de ces élus qui peuvent lire vos écrits chère Alice, Lumillule ou Sweeney (pour les intimes – fratrie dont je ne peux me targuer d’être un des membres, et c’est pourquoi je n’oserai vous appeler ainsi).

    Je reviens quelques temps plus tard, ayant deserté lâchement ces pages, et que vois-je ? Un article sur les trouvères, les troubadours et les saltimbanques. N’étant qu’un néophyte en matière d’histoire, je ne peux qu’applaudir et succomber aux charmes de l’érudition qui se dresse devant moi.

    J’ai pu voir quelle était la différence entre le troubadour et le trouvère, deux mots qui avaient pour moi la même signification – un synonyme tout au plus. En outre, il est remarquable de voir dans votre article, que les pressions sociales et religieuses de l’époque ont permis le développement d’une forme de séduction bien plus aboutie tant sensuellement qu’érotiquement que celle à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, bien plus abruptes et sexuelles, ne laissant que peu de part à l’écrit et aux allusions badines, polissonnes voire coquines.

    En somme, un bel article sur l’amour courtois et ses acteurs, un beau tableau dépeignant les troubadours et les trouvères avec un focus sur Bernard de Ventadour (qui m’était inconnu auparavant, tout comme la majorité des noms cités dans cette chronique). Seul très léger bémol, une ou deux fautes qui se sont faufilées ici ou là. Mais ce n’est qu’un très léger inconvénient, ne brisant point l’élan de la lecture. D’ailleurs, tout le monde peut commettre quelques erreurs d’inattention – peut-être suis-je même en train de perpétrer quelques crimes grammaticaux ou orthographiques.

    En somme, chère Alice, je vous réitère mes compliments et vous encourage à continuer dans cette voie de l’écriture et de la connaissance, dans laquelle vous semblez vous mouvoir bien facilement.

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